L’armement stratégique en Europe

Dans deux minutes et trente secondes, il sera minuit. Nous ne parlons pas ici de l’heure qui rythme une journée, mais de celle qui précède une catastrophe d’envergure globale : minuit marque l’avènement d’une guerre nucléaire. Le Bulletin des scientifiques atomistes, qui tient à jour chaque année l’avancement de cette horloge, estime que nous sommes si proches d’un tel évènement, et ses raisons sont multiples. Les tensions entre puissances se sont intensifiées durant les dernières années, en particulier entre les États-Unis et la Russie ; d’autres conflits, entre l’Inde et le Pakistan, en Syrie, en Ukraine, entre la Chine et ses voisins, ou sur la péninsule coréenne, sont également apparus ou ont rencontré un renouveau soudain.

Face à la montée de ces nationalismes et crises régionales, la construction européenne se trouve menacée, tant politiquement que militairement. C’est sur ce second point que nous nous pencherons. Parmi les événements mettant potentiellement à mal la sécurité de l’Europe, entre autres, le désir des États-Unis de renégocier — voire de se retirer — de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, assurant la défense par la dissuasion de nombre de pays européens, et la posture isolationniste qu’a décidé d’adopter le Royaume-Uni après le vote « leave », décidant ainsi de quitter l’Union Européenne.

[Les États-Unis paient] une part disproportionnée des coûts de l’OTAN. Pourquoi ? Il nous faut renégocier, et il faut le faire maintenant ! — Donald J. Trump, 24 mars 2016.

Où est le débat ? Si l’OTAN recommande à ses membres d’allouer 2% de leur PIB aux dépenses militaires, seuls cinq des 28 états qui la composent dépensent autant ou plus : la Pologne, l’Estonie, la Grèce, le Royaume-Uni, et bien loin devant, les États-Unis. La France et la Turquie suivent, à 1,78 et 1,56% de leurs PIBs respectifs. Ce manque budgétaire, autrefois considéré comme relativement négligeable, dérange donc M. Trump. De plus, le vote du « Brexit » par nos voisins britanniques l’année dernière menace également, à terme, le concours militaire du Royaume-Uni en cas de menace envers un pays européen.

Compte tenu des troubles que rencontre l’Europe aujourd’hui, les questions soulevées quant à l’OTAN seraient un problème moindre, si l’on ignorait les problèmes de sécurité que rencontrent les pays d’Europe de l’Est aujourd’hui, notamment la Pologne et les pays baltiques. Si la Russie n’était pas considérée comme menaçante suite à son échec en Géorgie en 2008, elle l’est certainement suite à l’intervention de ses forces spéciales en Ukraine, et sa campagne aérienne en Syrie ; ajoutez à cela les patrouilles aériennes et sous-marines menées par l’armée russe, et vous sentirez comme un relent de guerre froide à l’Est du continent.

Malgré l’agressivité russe sur le plan de sa politique étrangère, la faiblesse de son armée reste notable, n’ayant toujours pas récupéré de la chute des ses dépenses militaires suite à la dislocation de l’URSS — de 319 milliards de dollars en 1989, à 31 en 1995, puis 66 en 2016. Aujourd’hui, la Russie cherche à moderniser son équipement militaire, et ce malgré les sanctions imposées par les États-Unis et l’Europe. Il s’agit d’une décision coûteuse pour l’État russe, tant économiquement que diplomatiquement.

Pour le moment, l’avantage matériel reste de loin aux pays de l’OTAN, et pourrait bien le rester. Le réel problème se situe au niveau du matériel stratégique : têtes nucléaires, missiles intercontinentaux, sous-marins lanceurs d’engins. En effet, la Russie dispose toujours de nombreuses armes nucléaires héritées de l’Union Soviétique, notamment d’Ukraine et du Kazakhstan. C’est ce matériel stratégique qui permet à la Russie, aujourd’hui, de faire pression sur ses voisins membres de l’OTAN.

L’aspect matériel des questions de sécurité que nous soulevons est triple : quoi, par quels moyens, et comment. Nous traiterons des moyens de tir nucléaire principaux de chaque nation : balistique sous-marin pour la France, et la triade nucléaire russe de missiles balistiques intercontinentaux et sous-marins, ainsi que de bombes et missiles air-sol.

Les sous-marins lanceurs d’engins français nécessitaient une grande mise à jour depuis les Redoutable, mis en service en 1971 : ils ont été remplacés par quatre classe Triomphant entre 1997 et 2010. L’actualisation des SMLE russes a quant à elle débuté en 2007 avec la production du premier Borey, remplaçant les difficilement actualisables Delta-IV et Akulaintroduits en 1981. Pour le moment, trois Borey ont été mis en service sur un total prévu de huit entre 2013 et 2020, et son successeur est déjà sur les planches à dessin.

Les Triomphant français sont équipés avec seize missiles mer-sol balistique-stratégique (MSBS) M45, ou leur variante plus récente, le M51. Chaque M51 est équipé avec entre six et dix têtes thermonucléaires (six pour le M45) « MIRV », c’est à dire disposant d’un système de ciblage indépendant pour chaque tête, faisant que chaque missile peut frapper une multitude de cibles. Les Borey sont quant à eux équipés de seize RSM-56, chacun équipé de six têtes thermonucléaires également « MIRVées ».

Si l’armement français en la matière s’arrête là, l’aviation russe dispose également de têtes thermonucléaires air-sol pouvant être équipées sur ses onze Tupolev Tu-160M, 93 Tupolev Tu-22M, et, bien que vieillissants, ses 55 Tupolev Tu-95. Tupolev est également en train de développer le bombardier de nouvelle génération « PAK-DA », avec une mise en service prévue en 2023.

L’actualisation et le remplacement du matériel militaire hérité de l’URSS est un projet onéreux et extrêmement pesant sur les finances de l’État russe, ce dernier ayant, en 2015, alloué 5% de son PIB, ou 15,85% de son budget, aux dépenses militaires, contre seulement 4,6% du budget gouvernemental français en 2014.

Enfin, et c’est là un drain important posé sur les finances russes, les 37 000 (en 1990) têtes nucléaires héritées de l’ère soviétique représentent, même après leur réduction à « seulement » 7 500 en 2014, le plus gros de l’armement stratégique russe. Si la Russie a, au lendemain de la chute du pacte de Varsovie, récupéré les armes nucléaires stationnées en Ukraine par le mémorandum de Budapest, et celles stationnées au Kazakhstan, il s’agit désormais d’armes efficaces mais obsolètes, dont le coût de maintenance excède de loin leur efficacité — relativement aux autres armes de leur type. La Russie est toutefois en train de développer le missile balistique intercontinental RS-28 dans le cadre de sa politique de modernisation, dont l’entrée en service est prévue pour 2018.

Les deux parties ont développé, en prévention, des systèmes anti balistiques. L’efficacité du système russe, le A-135, est limité car basé sur des lanceurs fixes déployés seulement autour de Moscou ; la portée opérationnelle du système, allant jusqu’à 600km, mitige légèrement cette faiblesse.

En contrepartie, l’Aster 30, développé par la France et l’Italie, répond mieux aux exigences matérielles et stratégiques d’un bouclier antimissile. L’Aster 30 est déployé sur des plateformes au sol (SAMP-T) comme sur bâtiments marins, lui permettant de fournir une meilleure couverture. Les essais répétés du système au cours de la dernière décennie est également un signe de l’avantage technique des pays européens en la matière.

Passé les questions relatives au matériel, il nous faut cerner les objectifs de chaque bloc, et les moyens que chacun se donne afin de les accomplir.

L’armement nucléaire de la France, comme celui du Royaume-Uni, a pour objectif d’infliger des dommages suffisants à une nation hostile à des fins de dissuasion, attitude dite de la dissuasion minimale. Pour se faire, ces nations ont constamment un sous-marin lanceur d’engins équipé de missiles nucléaires en patrouille.

La France se réserve également le droit d’employer les armes nucléaires en cas d’atteinte à ses intérêts vitaux, et considèrent l’arme atomique comme une arme fondamentalement stratégique. Contrairement aux États-Unis, elle possède une politique de dernier avertissement, consistant en une seule frappe nucléaire sur une cible militaire, précédant une attaque nucléaire générale si cet avertissement ne suffit pas à faire cesser les hostilités.

À ces fins, les cibles stratégiques que ciblerait probablement une nation occidentale seraient Moscou, en tant que siège du gouvernement russe ; Saint-Pétersbourg, deuxième ville la plus peuplée de Russie et QG de la Marine russe ; et Kaliningrad, port militaire donnant sur la mer baltique.

La Russie, quant à elle, cherche à briser le statu quo imposé post-guerre froide, et reconstruire sa sphère d’influence, en Europe sur ses voisins biélorusse et ukrainien ainsi que sur des membres de l’Union Européenne ou de l’OTAN comme l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, ou la Pologne.

Pour y parvenir, la posture Russe relative à l’emploi de l’arme atomique est plus relâchée que celle des pays de l’OTAN. Contrairement à ces derniers, Moscou considère les armes nucléaires comme un élément central de sa politique de défense, et a développé sa capacité à mener une attaque nucléaire limitée, c’est à dire une stratégie de désescalade par l’escalade : forcer l’ennemi à abandonner toute action militaire par la menace d’usage ou l’usage d’armes nucléaires.

Par cette stratégie, les cibles que prendrait la Russie varierait selon le degré d’intensité du conflit et le but désiré, selon s’il est d’attaquer ou de se défendre contre un État. Compte tenu du nombre d’armes dont elle dispose, une frappe sur la capitale d’un État européen ne disposant pas de l’arme nucléaire suffirait à le faire renoncer à se défendre. Quant à la France, il suffirait de frapper Paris et le QG de l’escadrille française de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins sur l’Île Longue pour anéantir la plupart des structures stratégiques françaises, ou une seule frappe stratégique sur cette dernière en guise d’avertissement.

Cette question, très abstraite aujourd’hui, pourrait malheureusement ne pas le demeurer ; avec la multiplication des interventions russes , d’abord en Ukraine en 2014, puis en 2016 en Syrie, la pertinence de la question de la sécurité militaire de l’Europe face au Kremlin ne fait que croître. Il va sans dire que, si le concours américain et britannique est retiré, la France seule ne peut que difficilement répondre seule aux besoins de sécurité de l’ensemble de l’Union Européenne.

Toutefois, c’est l’économie qui pourrait être le réel point de rupture dans la politique du président Poutine. L’augmentation des dépenses militaires, couplées aux sanctions imposées par les pays occidentaux sur le pays à l’économie déjà fragile, ne pourra être entretenue éternellement. La Russie pourrait ainsi se retrouver confrontée à un choix : adopter une politique de plus en plus agressive afin d’obtenir un « retour sur investissement », ou se désister.

Si le réalisme de la politique du Kremlin rend le second choix imaginable, son imprédictibilité pourrait donner au premier une consistance bien réelle.

 

Bonus

Une illustration « technique » de la classe de sous-marins français Triomphant.

 

Sources employées